Invisible mais fondamental, le pH cutané conditionne le bon fonctionnement et le confort de la peau. Mais que signifient ces deux lettres et comment influencent-elles concrètement la peau ? Faisons le point sur cet indicateur cutané.

Invisible mais fondamental, le pH cutané conditionne le bon fonctionnement et le confort de la peau. Mais que signifient ces deux lettres et comment influencent-elles concrètement la peau ? Faisons le point sur cet indicateur cutané.
Le potentiel hydrogène, plus connu sous l’abréviation pH, correspond à une mesure du caractère acide ou alcalin d’un milieu aqueux.
Sur le plan chimique, il reflète la concentration en ions oxonium (H3O+) selon la relation : pH = –log [H3O+]. L’échelle de pH s’étend de 0 à 14 : une valeur inférieure à 7 traduit un milieu acide, 7 correspond à un milieu neutre, tandis qu’une valeur supérieure à 7 indique un milieu basique. Cette échelle est logarithmique, ce qui signifie qu’une variation d’une unité représente un changement d’acidité multiplié par 10.

L'échelle de pH.
Source : ARUHO C. & al. Guidelines for African catfish and Nile tilapia seed production & hatchery management in Uganda. Technical Report (2015).
La peau possède un pH physiologique légèrement acide, compris entre 4,5 et 5,5, souvent qualifié de manteau acide.
Le pH peut être mesuré expérimentalement à l’aide de bandelettes colorimétriques ou, de manière plus précise, grâce à des électrodes reliées à un pH-mètre, des outils utilisés en recherche dermatologique pour étudier les variations du pH de la peau du visage, de la peau sèche, de la peau grasse ou encore de la peau acnéique. Ces mesures confirment que le maintien d’un pH physiologique cutané est un paramètre central de l’équilibre de la peau, chez la femme comme chez l’homme.
Le pH cutané intervient à plusieurs niveaux pour assurer le bon fonctionnement de la peau, depuis la différenciation des kératinocytes jusqu’au maintien du microbiote.
La formation d’une barrière épidermique fonctionnelle repose notamment sur l’activité d’enzymes hydrolases dépendantes d’un environnement acide, telles que la β-glucocérébrosidase et la sphingomyélinase acide, dont l’efficacité maximale se situe autour de pH 5 à 5,5, soit des valeurs proches du pH physiologique de la peau. Ces enzymes catalysent les étapes finales de synthèse des céramides, des lipides structuraux majeurs représentant plus de 50% des lipides de la couche cornée et indispensables à la cohésion de la barrière cutanée.
L’acidité de surface conditionne également l’organisation lamellaire des lipides épidermiques. Dans un milieu acide, les acides gras libres restent sous forme non ionisée, ce qui limite les répulsions électrostatiques et favorise l’empilement en bicouches lipidiques. Cette architecture hautement ordonnée permet à la couche cornée d’agir comme une barrière semi-perméable, régulant la perte insensible en eau et l’entrée d’agents extérieurs. À l’inverse, une augmentation du pH de la peau vers des valeurs alcalines perturbe ces interactions lipidiques, désorganise les domaines membranaires et fragilise l’intégrité de la barrière cutanée.
Le pH naturel de la peau intervient également dans le processus de desquamation. La dégradation progressive des cornéodesmosomes, les structures d’adhésion reliant les cornéocytes entre eux, dépend d’enzymes protéolytiques telles que les kallikréines, les sérine-protéases et certaines cathepsines. Leur activation est finement régulée par le gradient acide de la couche cornée, avec une activité optimale autour d'un pH de 5,5. Cela permet à la surface de la peau de rester lisse et homogène, le pH de la couche cornée formant un gradient.

Gradient de pH de l'épiderme et influence sur la desquamation.
Source : PROKSCH E. pH in nature, humans and skin. The Journal of Dermatology (2008).
Au-delà de ses effets structuraux, le pH de la peau du visage comme celui de la peau du corps participe activement à l’équilibre du microbiome cutané. L’environnement légèrement acide limite la prolifération de micro-organismes pathogènes tout en favorisant la survie des bactéries commensales, telles que Staphylococcus epidermidis. Ces micro-organismes contribuent aux défenses immunitaires locales en produisant des peptides antimicrobiens et en modulant l’expression de cytokines.
Soutenir la barrière cutanée en permettant l’activité des enzymes impliquées dans la synthèse des céramides et l’organisation des lipides épidermiques.
Maintenir l’hydratation de la couche cornée en assurant une structure lipidique lamellaire fonctionnelle limitant la perte insensible en eau.
Réguler la desquamation en activant les enzymes protéolytiques responsables de la dégradation des cornéodesmosomes.
Préserver l’équilibre du microbiome cutané en limitant la prolifération de micro-organismes pathogènes tout en favorisant les bactéries commensales protectrices.
Participer aux défenses immunitaires locales en influençant la production de peptides antimicrobiens par le microbiote.
L’origine même de cette acidité repose sur une combinaison de processus métaboliques et cellulaires. Parmi les principales sources de protons figurent l’hydrolyse des phospholipides en acides gras libres, l’activité de l’échangeur Na+/H+ (NHE1) dans les kératinocytes, la dégradation de la filaggrine en acide urocanique et en pyrrolidone-carboxylique, des composants du facteur naturel d’hydratation (FNH), la persistance puis l’extrusion de la mélanine ou encore certaines voies liées au sulfate de cholestérol.

L'origine et l'importance du pH de la peau.
Source : SAVIC S. D. & al. Towards optimal pH of the skin and topical formulations: From the current state of the art to tailored products. Cosmetics (2021).
Le pH cutané n'est pas un paramètre passif, mais le résultat d’une régulation biologique complexe visant à préserver l’homéostasie épidermique.
Le pH de la peau n’est pas une valeur fixe et est influencé par de nombreux facteurs physiologiques et environnementaux. Ces variations, parfois discrètes, peuvent modifier l’homéostasie de la barrière cutanée et la sensibilité de la peau.
L’âge constitue l’un des déterminants majeurs. À la naissance, la peau des bébés présente un pH proche de la neutralité, qui diminue progressivement vers des valeurs acides durant les premières semaines de vie, parallèlement à la maturation de la couche cornée. À l’inverse, chez les personnes âgées, une élévation du pH cutané et une diminution de la capacité tampon de la peau ont été observées, traduisant une barrière plus fragile. Entre 18 et 60 ans, le pH physiologique de la peau reste globalement stable.

L'impact de l'âge sur le pH cutané.
Sources : BABILAS P. & al. Impact of age and body site on adult female skin surface pH. Dermatology (2012). / DARLENSKI R. & al. Skin surface pH in newborns: Origin and consequences. Current Problems in Dermatology (2018).
Les zones de peau influencent également le pH. Le pH de la peau du corps est relativement homogène, mais certaines régions plus humides, comme les aisselles, présentent des valeurs légèrement plus élevées (≈ 6,5). Cette différence s’explique notamment par l’humidité locale, la transpiration et la composition du microbiote qui varie légèrement.

Le pH de la peau selon les zones du corps.
Source : HALE J. D. & al. Skin microbiome – The next frontier for probiotic intervention. Probiotics and Antimicrobial Proteins (2022).
Le type de peau intervient aussi. Une production importante de sébum, comme c'est le cas pour les peaux grasses ou à tendance acnéique, peut abaisser localement la mesure du pH, en particulier au niveau du front. À l’inverse, les altérations de barrière cutanée associées à la peau sèche s’accompagnent fréquemment d’une élévation du pH.
Des variations liées au sexe et au phototype ont également été décrites. Certaines études suggèrent que la peau des hommes présente un pH légèrement plus acide que celui observé pour la peau des femmes. Par ailleurs, des valeurs de pH plus basses ont été rapportées chez les peaux foncées comparativement aux peaux claires, bien que ces différences restent encore peu explorées par des méthodes objectives.
L’utilisation de produits cosmétiques représente l’un des facteurs externes les plus influents sur le pH. Le nettoyage avec des savons alcalins peut élever le pH cutané pendant plusieurs heures, tandis que les nettoyants synthétiques formulés à un pH proche du pH naturel de la peau entraînent des perturbations plus modérées et transitoires. À long terme, l’usage répété de produits alcalins peut modifier la flore microbienne cutanée, alors que des formulations légèrement acides tendent à maintenir un pH physiologique cutané plus stable.
Le pH de la peau reflète l'interaction permanente entre caractéristiques individuelles et habitudes de soin.
De nombreuses dermatoses inflammatoires s’accompagnent d’une élévation du pH cutané, soulignant le rôle central de l’acidité de la peau dans l’homéostasie épidermique. Dans la dermatite atopique, par exemple, le pH des zones lésées est en moyenne supérieur de 0,2 à 0,3 unité à celui de la peau saine, et même la peau cliniquement non atteinte présente un pH plus élevé. Or, une variation de 0,3 unité de pH correspond déjà à une division par deux de la concentration en ions H+, ce qui suffit à modifier significativement l’activité enzymatique, l’organisation lipidique et la fonction barrière. Cette alcalinisation s’observe également dans d’autres dermatoses inflammatoires telles que la dermatite de contact ou le psoriasis, où l’augmentation atteint parfois 0,3 à 0,4 unité.

États et maladies de peau liées à une élévation du pH cutané.
Source : PROKSCH E. pH in nature, humans and skin. The Journal of Dermatology (2008).
Une élévation de pH s'accompagne aussi d'un plus fort risque infectieux. En effet, des études ont montré que certaines zones de peau de patients diabétiques présentaient un pH plus élevé, en association avec une susceptibilité accrue aux mycoses, notamment à Candida albicans. Des observations expérimentales montrent d’ailleurs que les lésions fongiques se développent moins facilement dans un environnement cutané maintenu à pH faible, confirmant l’importance de la protection offerte par le manteau acide.
| Zones de peau | Hommes diabétiques (n=27) | Femmes diabétiques (n=23) | Hommes sains (n=22) | Femmes saines (n=18) |
|---|---|---|---|---|
| Aisselles | pH de 6,84 | pH de 7,18 | pH de 5,84 | pH de 5,99 |
| Poitrine | pH de 5,59 | pH de 6,53 | pH de 5,54 | pH de 5,83 |
| Aine | pH de 6,89 | pH de 7,10 | pH de 6,22 | pH de 6,22 |
| Avant-bras | pH de 5,01 | pH de 5,52 | pH de 5,06 | pH de 5,62 |
Le maintien d’un pH cutané légèrement acide est essentiel au bon fonctionnement de la barrière épidermique, à l’équilibre du microbiote et à la limitation des phénomènes inflammatoires. Lorsque le pH physiologique de la peau augmente, il est important de le restaurer pour rétablir l’homéostasie cutanée. Plusieurs travaux montrent qu'une acidification topique contrôlée à l’aide de soins formulés avec un pH légèrement acide (≤ 4,5) permet d’abaisser un pH de la peau trop élevé, tout en améliorant l’hydratation et l’intégrité de la barrière cutanée, en particulier pour les peaux matures ou fragilisées. De façon complémentaire, l’utilisation quotidienne de nettoyants et d’émollients dont le pH se rapproche du pH naturel de la peau (environ 4,0 à 5,0) contribue à préserver le manteau acide de la peau.
Une étude clinique randomisée menée avec 20 sujets âgés illustre concrètement ces effets. Après quatre semaines d’application d’émulsions eau-dans-huile formulées soit à pH 4, soit à pH 5,8, les zones traitées avec la formulation la plus acide présentaient un pH cutané significativement plus faible et étaient associées à une meilleure hydratation. Des améliorations plus marquées de l’organisation des lamelles lipidiques intercellulaires, de leur longueur ainsi que du contenu lipidique de la couche cornée ont également été observées. Lorsque la peau a ensuite été soumise à une agression contrôlée par du laurylsulfate de sodium, l’élévation du pH est restée plus limitée dans les zones préalablement traitées à pH 4. Ces résultats suggèrent qu’une réacidification topique adaptée peut améliorer la fonction barrière et la structure de la couche cornée pour les peaux vieillissantes.

Paramètres physiologiques de la peau des personnes âgées après utilisation pendant 4 semaines d'une émulsion à pH 4 ou à pH 5,8 suivie d'une agression contrôlée au laurylsulfate de sodium. (a) pH de la peau, (b) hydratation de la peau, (c) perte d'eau transépidermique.
Source : ABELS C. & al. Skin acidification with a water-in-oil emulsion (pH 4) restores disrupted epidermal barrier and improves structure of lipid lamellae in the elderly. The Journal of Dermatology (2019).
Privilégier des nettoyants doux, éviter les formulations alcalines et soutenir la barrière cutanée en hydratant quotidiennement sa peau aide à maintenir ou restaurer son pH physiologique.
RUSECKI Y. & al. Skin surface pH in intertriginous areas in NIDDM patients – Possible correlation to candidal intertrigo. Diabetes Care (1993).
KORTING H. C. & al. The pH of the skin surface and its impact on the barrier function. Skin Pharmacology and Physiology (2006).
PROKSCH E. pH in nature, humans and skin. The Journal of Dermatology (2008).
BABILAS P. & al. Impact of age and body site on adult female skin surface pH. Dermatology (2012).
ARUHO C. & al. Guidelines for African catfish and Nile tilapia seed production & hatchery management in Uganda. Technical Report (2015).
DARLENSKI R. & al. Skin surface pH in newborns: Origin and consequences. Current Problems in Dermatology (2018).
ABELS C. & al. Skin acidification with a water-in-oil emulsion (pH 4) restores disrupted epidermal barrier and improves structure of lipid lamellae in the elderly. The Journal of Dermatology (2019).
ANANTHAPADMANABHAN K. P. & al. Role of pH in skin cleansing. International Journal of Cosmetic Science (2021).
SAVIC S. D. & al. Towards optimal pH of the skin and topical formulations: From the current state of the art to tailored products. Cosmetics (2021).
HALE J. D. & al. Skin microbiome – The next frontier for probiotic intervention. Probiotics and Antimicrobial Proteins (2022).